L’alarme niçoise

Que s’est-il passé à Nice ? On connaît les faits ; un bijoutier cambriolé, deux malfrats à la petite semaine, un tir soigneusement ajusté, dans le dos de deux fuyards motorisés et un mort.



Les ingrédients banals d’un fait divers tragique, certes, mais fait divers néanmoins. Jusqu’à ce que la machine s’emballe, qu’une vox Internet se déploie en soutien au boutiquier tireur, jusqu’à ce que des édiles locaux manifestent en se réclamant d’une « solidarité niçoise » pour défendre le boutiquier inculpé d’homicide, jusqu’à ce qu’un ministre de l’Intérieur aille de micro en caméra assurer qu’il « comprend » les commerçants et que la revendication de la légitime défense semble s’imposer comme vox populi, à coups de « j’aime » multipliés sur Internet…

Légitime défense ? On imagine la scène, ce dos qui s’enfuit menaçant, sur une moto, qui est déjà à quinze, vingt mètres, et ce revolver opportunément a portée de mains, et ce commerçant battu, humilié, qui considère que cela ne doit pas se passer comme ça, que cela ne va pas se passer comme ça, ah mais non, qui ajuste, tire, touché !

Oh, on peut comprendre. C’est même tout le travail de la justice que de s’y atteler et de prononcer la sanction qu’appelle tout homicide. Légitime colère, sans doute ; légitime défense, certainement pas. L’homme ne risquait plus rien. Il s’est vengé, tuant un homme que son statut de voleur ne soustrayait pas à l’humanité.

Que s’est-il passé à Nice, capitale française de la vidéosurveillance ? Ce contre quoi la LDH – et d’autres avec elle – met en garde depuis trop longtemps : la perte du sens commun au profit d’une explosion de justice populaire, de celle qui sous couvert d’efficacité, revendique de pouvoir s’affranchir de la loi, à moins qu’elle ne soit de Lynch.

Les voies de ce cheminement sont sans mystères : de la désinhibition sarkozienne aux volte-face de Fillon face au FN, des petites phrases assassines sur ceux qui auraient ou n’auraient pas vocation a rester en France, du sinistre « Hitler n’en a pas tué assez  » du maire de Cholet – toujours membre de l’Udi à ce qu’on sache – au tout récent « si l’un de mes administrés commet l’irréparable, je le soutiendrai  », véritable pousse au crime, notre pays s’est accoutumé à l’outrance haineuse, à l’incontinence verbale. Comme toute addiction, celle-ci fait perdre le sens du réel, de la mesure et invite en permanence à l’escalade.

La fabrication médiatique, dont la base répétitive et sensationnelle exclut beaucoup le recul, la réflexion et le débat, alimente ainsi l’établissement d’une norme qui semble autoriser tout un chacun à introduire de plus en plus de violence dans le droit, la loi, les rapports sociaux.

Il faut grandement s’inquiéter de cette affaire où l’on voit des élus courir après un peuple en furie pour rivaliser en propos incendiaires ; où la vox Internet révèle et nourrit une justice ramenée à une sorte de jeu vidéo, moderne jeu du cirque.

Que s’est-il passé à Nice ? La révélation que les chiens sont lâchés et qu’ils n’ont plus besoin de chef de meute ; aboyer et mordre semble aujourd’hui entré dans les mœurs d’un trop grand nombre de nos concitoyens. Nice, hélas, risque d’être une sorte de « répétition générale » des campagnes électorales à venir, visant à privilégier les peurs et le sécuritaire sur les enjeux d’égalité, au cœur des questions sociales, économiques, territoriales, qui alimentent les discriminations et sapent le contrat républicain. A bons entendeurs…

Communiqués de la LDH

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